Musiques en solitaire (café musical #23)

En ouverture de ce café musical : défense et illustration de la solitude par Rocé et Purcell, chacun à leur manière. Se retrouver seul ? C'est l'occasion pour le musicien Gbaya d'exprimer ce qu'il a sur le cœur à travers tel "chant à penser", ou pour le lettré chinois de pratiquer la cithare qin comme une subtile ascèse poétique. D'Irlande nous parviennent les échos de vieilles ballades celtiques entonnées à voix seule, tandis que le songster Jesse Fuller joue à l'homme-orchestre et que l'improbable Dead Elvis illustre la vague typiquement garage des one-man bands. Si la variété des nuances et la richesse des timbres de l'orgue le font sonner comme un véritable orchestre, le solitaire profitera des technologies du home-studio pour bricoler son tube disco-pop d'électronique lo-fi. Mais la performance en solo est surtout l'occasion d'un face-à-face avec l'instrument permettant toutes les expérimentations (Hélène Breschand) en même temps qu'un défi lancé à l'improvisation, pour le saxophoniste Steve Lacy comme pour le multi-instrumentiste Michel Portal dans son très bel album "Dejarme solo !". Tout un programme...
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Le chant des urnes

Le suffrage universel, bien qu’ayant moins de deux siècles d'existence, est aujourd'hui considéré comme un élément essentiel du paysage démocratique et constitue un rituel politique incontournable. La chanson, toujours prompte à se faire l'écho des préoccupations populaires, s'est très tôt emparé de la question du vote, qu'il s'agisse de le célébrer, de le contester ou d'en influencer le cours...

Le vote ? "Chacun dit oui chacun dit non"
Après avoir fait une très brève apparition en 1792, c'est au lendemain des journées révolutionnaires de février 1848 que le suffrage universel direct est proclamé (l'universalité en question s'appliquant dans un premier temps exclusivement aux citoyens adultes mâles : les femmes majeures devront patienter jusqu'en 1945 pour glisser un bulletin dans l'urne).
Le "Chant du vote" de Pierre Dupont célèbre l’événement avec ferveur :
Ô République tutélaire / ne remonte jamais au ciel / Idéal incarné sur terre / par le suffrage universel / 
La République militante / lasse de voir le sang couler / de sa robe a fait une tente / où tous peuvent se rassembler (...) 
Plus de parias, plus d'ilote / chacun a son droit de cité / et sur son bulletin de vote / fait écrire sa volonté / 
Du jour qu'avec indépendance / chacun peut exprimer son vœu / en face de sa conscience / le scrutin est la voix de Dieu / 
Plus de tyran qui nous domine / au nom d'un caprice mouvant / tous on parlé, chacun s'incline (...) 
Plus de sujets qui ploient et tremblent / sous le poids d'un sceptre ou d'un nom / dans le forum quand on s'assemble / chacun dit oui, chacun dit non
L'emphase du texte, si elle peut nous surprendre, nous rappelle combien, avant d'être une habitude (voire une lassitude), le vote fut d'abord un droit longtemps espéré et chèrement acquis, comme le rappelle l'évocation du sang versé dans les premiers vers. Aussi apparaît-il ici comme un gage de réconciliation sociale et de souveraineté populaire.

Cet enthousiasme apparaît toutefois vite tiédi quelques années plus tard chez Gaston Couté. C'est dans son truculent patois beauceron (qu'il faudrait pouvoir lire à haute voix) que le poète et chansonnier exprime son scepticisme avec "Les électeurs" (1899) :
C'est un blanc ! C'est un roug' ! qu'i's dis'nt les électeurs / les aveug's chamaill'nt à propos des couleurs / Les vach's, les moutons, les oué's, les dindons s'fout'nt un peu qu'leu' gardeux ait nom Paul ou nom Pierre, / qu'i' souét nouer coumme eun' taupe ou rouquin coumm' carotte / i's breum'nt, i's bél'nt, i's glouss'nt tout coumm' les gens qui votent / mais i's sav'nt pas c'que c'est qu'gueuler : "Viv' Môssieu l'maire !"

Cette condamnation du jeu électoral rejoint une tradition anarchiste elle-même illustrée par de très nombreuses chansons. Le refus de toute institution autoritaire, fut-elle censément représentative, et le rejet de toute une classe politique est ainsi au cœur de "Faut plus d'gouvernement" (1889) de François Brunel, interprétée ici par Marc Ogeret :


La critique sait à l'occasion prendre un ton plus humoristique, tout en restant virulente. "Le suffrage universel" de 1908 est une chanson typique l'esprit montmartois où tout le monde en prend pour son grade. Sur l'air de "En revenant d'la revue", Henri Dreyfus (dit "Fursy"), qui reprendra la direction du célèbre cabaret du Chat Noir, y fustige ainsi la versatilité des électeurs : "sous l'Empire très impérialistes / sous Boulanger s'raient boulangistes"



Mais on observe à travers ces chansons un glissement de la critique, qui passe de celle portant sur les institutions (ou leur fonctionnement vicié) à celle des électeurs eux-mêmes. Or, en stigmatisant l'ignorance et l'inconstance des foules, en raillant leur bêtise supposée, c'est l'aptitude même du "peuple souverain" à choisir ses représentants qui est mise en cause : la voie est ainsi ouverte à une "haine de la démocratie" comme celle que dénonce de nos jours le philosophe Jacques Rancière.

Pour les déçus de la vie politique qui resteraient néanmoins attachés à un idéal démocratique, il reste à mobiliser en usant des armes de la dérision : Francis Blanche et Pierre Dac fondent dans les années 1950 le Parti d'En Rire, enrôlant pour l'occasion les Quatre Barbus. Un ancêtre du Parti Faire Un Tour de Gaspard Delanoë ?




La chanson et l'opinion publique
Il faut rappeler l'importance de la chanson populaire dans la formation de l'opinion publique. Au XIXème siècle, dans une France encore fortement marquée par l'oralité, où 40% de la population est illettrée, la chanson n'est pas qu'un divertissement : c'est aussi (et peut-être d'abord) un média.
Depuis la Révolution, en plus des cafés, de la rue ou de la place publique, elle a investit ces nouveaux lieux de sociabilité où se construit l'opinion : clubs et sociétés populaires, goguettes, banquets politiques, etc. C'est en chanson que l'on commente l'actualité, que l'on fait circuler les nouvelles et les faits divers, que l'on harangue, que l'on revendique, que l'on contredit le parti adverse ou que l'on s'en moque, la satire étant un excellent moyen de mettre les rieurs de son côté.
En réutilisant des timbres connus, c'est-à-dire en écrivant "sur l'air de..." (selon la technique de la parodie, sans la connotation ironique que ce terme a pris pour nous), on s'assure également d'une diffusion rapide du texte.
Certains chansonniers (Pierre-Jean de Béranger, Gustave Nadaud, Eugène Pottier, Jean-Baptiste Clément) accèdent à une notoriété sans précédent par leurs commentaires souvent virulents de l'actualité sociale. Leur popularité en font l'équivalent des grands éditorialistes de presse.

Un exemple : chanson et élections à Poullaouen
Il arrive donc que la chanson populaire prenne l'enjeu électoral très au sérieux, et affiche clairement parti. Ainsi à Poullaouen, en centre-Bretagne, où un nommé Erwan ar Beg écrit en 1929 une chanson pour soutenir la liste républicaine aux élections :
Benn ar bemp a viz Mae an holl elektourien / A vo gelvet da votin gant ar gonzailherien / Diou listenn am eus klevet, ya, a zo 'klask mouejou / Hini ar gwir republik ha hini ar bombansou / 
Al listenn "gomunialist" eo al listenn gentan / Gouest oc'h da roin dezhe sikour an holl dud er barrez-man / An eil listenn sertenn 'zo gwenn choazet 'eo gant nobl / Ma roit dezhe ho moujeou 'vo ket eurus ar bopl 
(D'ici le 5 mai tous les électeurs / seront appelés à voter pour des conseillers / J'ai entendu que deux listes cherchent des voix / celle de la République et celle de la bombance /
La liste "communialiste" est la première / vous pouvez leur apporter notre aide, habitants de la paroisse / La seconde liste c'est certain est blanche et choisie par le noble / si vous leur donnez vos voix le peuple ne sera pas heureux)

Voilà une chanson qui, dans une région où le catholicisme imprègne encore profondément les mœurs, témoigne de la lutte qui fait alors rage entre "rouges" républicains, fortement attachés à l'idéal de laïcité, et "blancs" conservateurs, souvent soutenus par les notabilités locales et le clergé. Les attaques mordantes fusent :
Peut-être vous assureront-ils qu'ils sont républicains / mais dans le lit de Marianne ils ne voudraient pas dormir !
On y retrouve débattues, à l'échelle locale, des questions typiques de la IIIème République, comme celle, emblématique, de l'école publique :
Au lieu d'améliorer nos chemins et de nous donner des aides / l'argent sera envoyé pour faire des séminaires (...) ils s'étaient promis / d'aller faire la guerre aux écoles et à tous les écoliers / pour priver d'éducation les enfants des pauvres

La "chanson du vote" d'Erwan ar Beg eu-t-elle du succès ? On peut l'imaginer, puisque c'est la liste soutenue par la chanson qui remporta finalement les élections !



L'amour plus fort que les dissensions politiques ?
Enfin si l'on peut rêver avec Jürgen Habermas d'un espace public animé d'échanges entre des individus faisant usage de leur raison critique et forgeant leurs propres convictions à travers des débats contradictoires, il faut admettre que le vote est parfois aussi, beaucoup plus prosaïquement, histoire de sentiments et affaire de cœur. C'est ce que viennent nous rappeler les Wampas dans une romance (mais oui) de 2009 : bien éloignée des appels au civisme et à la conscience politique des citoyens, cette chanson politico-sentimentale mêle déception amoureuse et divergence idéologique ...et, peut-être, in fine, au-delà des clivages et des trahisons, espoir de réconciliation ?